De Cortiou à « Epluchures Beach » : Pourquoi la plage de l’Huveaune ferme ses portes pour un an
Si vous êtes marseillais ou un habitué de nos côtes, vous connaissez forcément la plage de l’Huveaune. Affectueusement (ou ironiquement) surnommée « Epluchures Beach » par les surfeurs et les locaux, cette plage est un véritable vestige historique : elle est la seule plage de sable naturel qui subsiste de l’ancienne configuration du rivage, bien avant la création artificielle du tentaculaire Parc Balnéaire du Prado dans les années 70.

Pourtant, cette plage emblématique vient de faire la une de l’actualité avec une nouvelle choc : l’interdiction totale de la baignade pour la saison 2025-2026.
Comment en est-on arrivé là ? Pour comprendre cette décision drastique, il faut remonter le temps et plonger dans l’histoire complexe des eaux de Marseille, entre développement balnéaire, héritage industriel et le fameux rejet de Cortiou.
Le pacte faustien : sauver le Prado au détriment de Cortiou
Dans les années 1970, Marseille a une grande ambition : développer ses activités balnéaires et créer les plages du Prado. Un problème majeur se pose alors : l’Huveaune, petit fleuve côtier qui se jette naturellement à cet endroit, est devenu un égout à ciel ouvert, charriant la pollution industrielle et domestique de toute la vallée.
La solution trouvée à l’époque ? Détourner le fleuve. Dès 1972 (et de façon pérenne en 1981), les eaux de l’Huveaune sont interceptées au niveau du barrage de la Pugette et déviées dans un immense émissaire souterrain pour être rejetées dans la Calanque de Cortiou.

Cortiou n’a pas été choisie par hasard : c’est là que les égouts de Marseille se déversent déjà depuis 1896, à une époque où l’on pensait que la mer pouvait absorber les déchets à l’infini. Le détournement de l’Huveaune vers Cortiou a sauvé les plages du Prado, mais a provoqué des dégâts considérables sur la faune et la flore de ce qui est aujourd’hui le Parc National des Calanques.
Il a fallu attendre 1987 pour voir l’inauguration de la station d’épuration Géolide (la plus grande usine souterraine du monde), et 2008 pour l’ajout d’un traitement biologique des eaux. Plus récemment, en 2018, le gigantesque bassin de rétention Ganay (50 000 m3) a été mis en service sous le stade Vélodrome pour stocker les eaux lors des orages et limiter les rejets d’eaux non traitées dans les calanques.
Le talon d’Achille : quand le ciel gronde, l’Huveaune reprend ses droits
Si l’Huveaune est détournée vers Cortiou par temps sec, le système montre ses limites dès qu’il pleut.
Le réseau d’assainissement de Marseille est majoritairement « unitaire » (eaux usées et eaux de pluie se mélangent). Lors de fortes précipitations, lorsque le débit du fleuve dépasse les 30 m3/seconde, le système sature. Pour éviter d’inonder la station d’épuration et la ville, le barrage de la Pugette s’abaisse et l’Huveaune retrouve son lit naturel jusqu’à la mer.

C’est là que le surnom d’« Epluchures Beach » prend tout son sens. Le fleuve en crue ramène avec lui tout ce qui s’est accumulé : des déchets plastiques, des branches, mais surtout une charge massive de bactéries fécales (Escherichia coli et Entérocoques intestinaux) issues des déversoirs d’orage. Conséquence : la plage de l’Huveaune est régulièrement fermée à la baignade de manière préventive après chaque épisode pluvieux.
Été 2025 : le point de rupture
L’été 2025 a été particulièrement révélateur de cette fragilité. En juillet, de mauvaises analyses bactériologiques ont entraîné des fermetures à répétition (drapeau violet) des plages de l’Huveaune, de Borély et de Bonneveine. Les pluies estivales ont lessivé les rues et saturé les réseaux, entraînant les déchets urbains directement dans les eaux de baignade. Bien que la situation revienne à la normale quelques jours plus tard, cette instabilité chronique est devenue ingérable pour les autorités sanitaires.
La nouvelle du jour : une fermeture d’un an (2025-2026) pour tout changer
Face à cette pollution récurrente qui menaçait de voir la plage définitivement déclassée par les nouvelles directives européennes, la décision est tombée : la plage de l’Huveaune sera fermée à la baignade pour l’année 2025-2026.

Cette fermeture spectaculaire n’est cependant pas qu’une mesure d’urgence sanitaire, c’est aussi un mal pour un bien. Elle va permettre la réalisation de travaux colossaux :
- La Voie Verte de l’Huveaune : Un grand chantier va transformer les berges sur 14 kilomètres pour créer un itinéraire dédié aux piétons et cyclistes, reliant l’embouchure à La Penne-sur-Huveaune. Les travaux de terrassement rendent l’accès au public impossible.
- Renaturation et Dépollution : Le lit du fleuve va être curé, des dispositifs pour piéger les macro-déchets vont être installés, et les berges artificialisées vont être « renaturées » pour redonner vie au cours d’eau.
Vers une renaissance du littoral ?
Aussi frustrante soit-elle pour les amoureux de la glisse et de la baignade, cette fermeture d’un an marque un tournant historique. L’époque où l’on cachait la pollution sous le tapis (ou plutôt, sous la mer à Cortiou) est révolue.
Les efforts commencent d’ailleurs à payer en amont : le fleuve, considéré comme « mort » dans les années 80, accueille à nouveau aujourd’hui 11 espèces de poissons, des hérons et des canards colverts. En acceptant de fermer « Epluchures Beach » aujourd’hui, Marseille fait le pari de nous rendre demain une véritable plage de l’Huveaune : propre, vivante et durable.
Rendez-vous en 2026 pour la réouverture !
Article la Provence :
https://www.laprovence.com/article/ecoplanete/138097295989114/epluchures-beach-la-celebre-plage-de-l-huveaune-a-marseille-interdite-un-an-a-la-baignade
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