Alerte dans les Calanques : L’invasion silencieuse de l’algue Rugulopteryx okamurae
Le Parc national des Calanques, joyau de la biodiversité méditerranéenne, fait face à une crise écologique sans précédent. Sous la surface de ses eaux turquoises, un redoutable envahisseur transforme radicalement le paysage : la macroalgue brune Rugulopteryx okamurae. Originaire du Pacifique Nord-Ouest, cette algue exotique s’est imposée comme l’une des espèces les plus agressives pour nos côtes, menaçant à la fois l’équilibre naturel et les activités humaines locales.

Une arrivée discrète mais une prolifération foudroyante
L’histoire de cette algue en Méditerranée commence en 2002, dans l’étang de Thau (Occitanie), où elle a été introduite accidentellement via l’importation d’huîtres japonaises pour l’aquaculture. Son arrivée dans les eaux marseillaises a été signalée pour la première fois en 2018. Le vecteur de cette introduction locale ? Très probablement le commerce des fruits de mer, l’algue ayant été utilisée comme matériel d’emballage pour le transport d’oursins depuis l’étang de Thau.
Dès lors, sa propagation a été explosive. En seulement deux ans (2020), l’algue a colonisé plus de 9,5 km de côtes dans le Parc national, envahissant même les zones de protection stricte de non-prélèvement. Aujourd’hui, elle tapisse les fonds rocheux de manière ininterrompue, de la surface jusqu’à 20 mètres de profondeur.

Un désastre pour la biodiversité sous-marine
Le principal problème de R. okamurae est sa capacité de compétition hors normes. L’algue forme d’épais tapis qui monopolisent l’espace et étouffent littéralement les espèces d’algues indigènes, provoquant une dangereuse homogénéisation de l’habitat marin.
Cette invasion bouleverse en profondeur les écosystèmes :
- Modification de la faune benthique : Si les tapis d’algues offrent un refuge à certains petits organismes comme les copépodes, ils entraînent le déclin d’invertébrés plus grands, comme les polychètes et les siponcles.
- Risque d’asphyxie : La densité de l’algue, couplée à la sédimentation et à la décomposition de sa propre matière organique, crée des zones d’hypoxie (manque d’oxygène) mortelles pour la faune locale.
- Menace sur la chaîne alimentaire : L’algue étant peu consommée par les herbivores locaux à cause de ses défenses chimiques, c’est toute la chaîne alimentaire qui est perturbée, menaçant jusqu’aux prédateurs emblématiques du parc comme les dorades et les mérous.
Pêcheurs et baigneurs en première ligne
Au-delà de la catastrophe écologique, Rugulopteryx okamurae engendre un impact socio-économique majeur. L’activité des pêcheurs artisans est directement frappée : les vagues et les courants détachent d’immenses fragments d’algues qui sédimentent sur le fond et s’accrochent massivement dans les filets de pêche, paralysant l’activité.
Sur le littoral, les conséquences sont tout aussi alarmantes. Des tonnes de biomasse morte s’échouent sur les plages et au fond des criques, notamment à la calanque de Callelongue. En pourrissant, ces amas gigantesques libèrent du sulfure d’hydrogène (H2S), un gaz toxique qui provoque de graves nuisances olfactives et pose un réel problème de santé publique.
Quelles solutions face à cette invasion ?
Éradiquer cette algue par retrait manuel est aujourd’hui jugé inefficace et irréaliste. R. okamurae possède une stratégie de reproduction redoutable, s’étendant facilement grâce à la libération de millions de propagules végétatifs et de monospores capables de créer de nouveaux individus à partir d’un simple fragment flottant.
Face à l’impossibilité de l’éradiquer, les stratégies s’orientent vers la prévention de sa propagation et la recherche d’opportunités de valorisation industrielle. Des chercheurs explorent actuellement des moyens de transformer ce fléau en ressource via l’économie bleue, en utilisant la biomasse de l’algue pour produire du biogaz, des bioplastiques, du compost, ou encore pour extraire des composés bioactifs aux propriétés anti-inflammatoires.
L’invasion de Rugulopteryx okamurae dans les Calanques nous rappelle cruellement la fragilité de nos écosystèmes marins face aux activités humaines mondialisées.
La calanque de Marseilleveyre avant et après l’invasion


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